Aujourd'hui en rentrant du boulot j'ai assisté à un condensé de situations qui sont malheureusement banales ici mais que si elles étaient relatées telles quelles dans un film ou un reportage sur le Japon, les défenseurs du Japon éternel ne manqueraient pas de monter au créneau pour dénoncer "un amoncèlement de clichés, que c'est une honte, que c'est scandaleux de véhiculer de tels mensonges". Seulement aujourd'hui j'ai vécu cette scène qui pourrait passer pour un gros cliché bien exagéré dans un film....sauf que c'était la triste réalité.

J'étais donc dans la Yamanote sur le chemin du retour. Au début du trajet tout va bien, les gens montent descendent, moi je lis mon journal tranquille. J'étais assise près du passage qui sépare les 2 wagons. Pour ceux qui ne connaissent pas l'agencement des trains, au Japon dans la plupart des trains les sièges ne sont pas dans le sens de la marche mais dos aux murs. On voit donc la fenêtre d'en face et au milieu les gens peuvent rester debout en s'agrippant aux poignées suspendues au plafond. Dans ce coin près de la jonction entre 2 wagons il n'y a que 3 sièges de chaque côté et ils sont réservés en priorité aux personnes âgées, femmes enceintes, handicapés etc...
J'ai donc l'entrée vers l'autre wagon à ma gauche, 2 sièges à ma droite puis tout de suite c'est la porte pour rentrer dans le wagon, un espace où on ne peut que rester debout donc.
Depuis un moment j'ai deux trentenaires comme voisins sur ma droite, un homme et une femme en pleine conversation. C'est la sortie des bureaux les places assises il n'y en a plus.
A Ebisu beaucoup de monde monte et le train commence à être bondé. J'étais absorbée par mon journal mais pour la 1ère fois du trajet j'ai des personnes devant moi donc j'arrange mes jambes pour qu'elles puissent bien se positionner.
Je lève brièvement les yeux. Ces 2 personnes (donc une face à moi et l'autre face à ma voisine de droite) étaient en fait un couple de personnes âgées, dans leurs 70's. J'ai déjà évoqué la soit disant politesse légendaire des japonais sur ce blog. Sans surprise mes voisins étaient dans l'indifférence la plus totale.

Je savais qu'ils allaient refuser, surtout qu'ils avaient l'air bien en forme, mais éducation oblige et on ne sait jamais, je leur propose mon siège, et ils refusent poliment. Je reviens donc à mon journal et je relève les yeux, plus à droite, et là je vois que la 3ème personne en face de la rangée de sièges est une femme complètement débordée, une poussette dans une main, son bébé dans le baby carrier (désolée le mot français m'échappe) et une main au plafond pour essayer de maintenir tout ça en équilibre sans bousculer personne. Elle est donc juste à côté de la porte, là où il y a plein de monde et où c'est le bordel quand les gens montent et descendent. Je soupire, je ne sais pas si c'est la fatigue ou si je suis complètement blasée mais avant ça m'aurait agacé de voir ça; là je n'ai rien ressenti. Comme d'habitude l'indifférence et l'égoïsme, une société dure où mêmes les femmes enceintes ont du mal à attendrir. Au delà de la politesse et de l'éducation, un minimum de compassion ne ferait pas de mal quand même? Et même de bon sens, au lieu d'avoir l'infortunée qui tangue devant soi et essaye de jongler avec les autres personnes debout, ne vaut il pas mieux pour le confort de tous et même du notre de lui permettre de s'assoir? De plus je rappelle que ces sièges lui sont dédiés en priorité à ELLE!

Bref, moi à l'autre bout j'essaye de lui faire des signes pour qu'elle me voit, une fois son attention attirée je lui demande si elle veut s'assoir, évidemment avec ma voix et le bruit elle n'entend rien. Je dois donc lui faire des grands gestes pour mimer qu'elle peut s'assoir. Elle me répond mais je ne l'entend pas non plus, à côté les 2 autres ne bronchent même pas et continuent à papoter comme si de rien n'était, je me lève donc pour me rapprocher en me frayant un chemin entre les vieux et ma voisine et là j'entends sa réponse. "Oui je veux m'assoir". L'affaire est presque pliée. Le train est bondé, on essaye tant bien que mal d'échanger nos places, en plus en face il y avait une autre dame avec enfant....assise la chanceuse, elle était montée à une station où les sièges étaient encore vides. Pas besoin de se faire ignorer ni de demander l'aumône. De toute façon c'est rare que les gens demandent, il ne faut surtout pas faire perdre la face à l'égocentrique qui ne veut pas donner sa place. Elle a une grosse poussette donc on ne pouvait pas passer. Il a fallu faire tout un truc, au passage j'ai un peu abîmé sa plante (à tous les coups c'est moi qui suis jama=gêne et pas les 2 parasites).  Les 2 autres mêmes s'ils ne voulaient pas laisser la place ils auraient au moins pu se décaler comme ça tout aurait pu se faire de manière plus simple et plus fluide pour tout le monde. Non même pas, ça continuait à papoter en faisant genre que rien ne se passait autour d'eux. Mais personne n'est dupe, pendant tout ce fiasco ils perdaient la face, mais ils s'en foutaient. Il suffit de faire comme si de rien n'était et ça passe. Une fois les places échangées et que je me suis retrouvée en face d'eux, ils se sont tus, se sont regardés, ont baissé les yeux et là on a senti une once de malaise. Ils savaient très bien ce qu'ils faisaient ou plutôt ce qu'ils ne faisaient pas. lls étaient ridicules. Et le pire, c'est qu'en fait ils descendaient à la station suivante! Shibuya. Pour UNE station ils ne pouvaient pas se lever et permettre à cette dame et son bébé de s'installer convenablement.

A Shibuya donc, plein de sièges se sont libérés, les vieux ont pu s'assoir et finalement moi aussi (il y a une justice sur Terre car souvent une fois qu'on a donné sa place c'est mort, on finit tout le trajet debout). Tant mieux car je suis fatiguée aujourd'hui. A cause de cette saleté de chaleur humide je n'ai pas bien dormi cette nuit. Heureusement demain je peux travailler de la maison. La vieille dame s'est donc retrouvée sur le siège du milieu à ma gauche (son mari s'était assis en face) et s'est mise à taper la discute avec la mère. Pauvres mamans ^^; quand il y a un bébé il y a toujours des obaasan qui viennent taper l'incruste, veulent toucher le bébé et tout et tout. Un moment je tends l'oreille et je surprends leur conversation. L'obaasan disait à la mère que les "Gaijin" laissaient souvent leur place dans ce genre de situation et j'ai pas entendu la suite. Elle commentait ce qui s'était passé. Ce qui fut marrant c'est que la mère l'a tout de suite reprise (du genre elle n'a pas bien entendu le début de la phrase hein, et non pas pour rectifier le mot) "Gaikokujin?". Réponse sur un ton légèrement surpris: "Aaah~ oui gaikokujin wa ne bla bla.....". Il y a eu un léger quiproquo, l'obaasan a dû croire que la mère rectifiait en upgradant mon statut (gaikokujin est plus poli que gaijin) dans un signe de reconnaissance, puis elles ont continué leur conversation mais avec le bruit et le peu d'intérêt je n'ai pas pu en entendre plus.

Tiens maintenant que j'y pense un jour je suis capable d'en prendre un à partie et de lui dire qu'il file la place prioritaire à qui de droit. Je crois que ce genre de comportements sont tolérés tout simplement parce que les gens ne disent rien. Beaucoup de femmes étrangères disent qu'elles s'en fichent, quand elles sont enceintes elles font bouger les salarymen des sièges prioritaires, même s'ils font semblant de dormir (oui oui une des techniques pour ne pas laisser sa place est de faire semblant de dormir). Et elles ont raison.

De temps en temps on a souvent des japonais qui sortent de nul part et se permettent de nous faire la morale pour des choses insignifiantes et que tout le monde fait, les japonais les 1ers. Donc pourquoi pas leur rappeler les règles à notre tour? Ils se sentent le devoir de nous "éduquer", "le Japon est un pays spécial où il y a des règles spéciales qu'évidemment un gaijin ne peut pas comprendre, il n'est pas japonais, chez les japonais c'est inscrit dans le sang". "Il faut faire comme ci, les japonais font comme ça!" tout simplement parce qu'on est des étrangers et qu'ils sont Ware Ware Nihonjin. Toujours ce besoin de se conforter dans son identité de nihonjin en montrant à quel point l'autre est un gaijin.

C'est d'ailleurs ce qui m'est arrivé par la suite. Les voisins font (encore) je ne sais trop quoi comme travaux. Ce matin en partant je vois donc posté devant la maison un gros camion avec des hommes en combinaison. L'un des hommes m'a souhaité le bonjour avec un grand sourire. Au retour ce même homme m'a resalué genre "bon retour". Ils ont dû passer toute la journée plantés là à faire la circulation (quasi inexistante). L'une des raisons pourquoi le Japon a un taux de chômage aussi bas; il y a plein de métiers précaires et inutiles comme ça. Une rue déserte à sens unique et un gros camion sur le côté. Est ce que j'ai besoin de 2 hommes pour me dire qu'il faut passer du côté libre et non pas foncer dans le camion? ^^;

J'ai à peine posé le pied par terre que l'un des gars, un vieux monsieur dont surement la retraite ne lui permet pas de vivre, vient me voir en me disant que le vélo dépasse un peu sur la chaussée (5 cm), qu'il faut absolument le rentrer car ça peut gêner la circulation (en fait pas du tout, même en laissant complètement le vélo sur la chaussée, comme c'est le cas quand on a des invités, ça ne gêne rien du tout... mais bon). En insistant en plus. Genre je suis une gaijin alors je ne sais pas qu'il faut bien rentrer le vélo pour pas que ça dépasse? Surtout il voyait bien que je n'avais pas fini de bouger le vélo. L'espace pour le parquer est très étroit car il y a la voiture aussi. Le sol est en pente donc pour bien le disposer il faut que je le fasse en 2 temps. Il ne se serait pas permis d'intervenir de la sorte si j'avais été japonaise. Je suis une gaijin donc il faut m'éduquer, je ne connais pas les règles japonaises de savoir vivre en société. Le méfait n'est pas encore commis mais je suis un spécimen à risque forcément! Il n'a pas pu s'en empêcher, l'occasion était trop belle pour casser sa monotonie et se persuader qu'il est utile et impliqué dans ce qu'il fait. Du genre "je fais bien mon boulot, j'assure une voie dégagée et sans encombre".
J'ai dit "oui, oui" et alors qu'il voulait que je m'exécute tout de suite en me pressant "il faut le rentrer il faut le rentrer" (genre j'allais me sentir confuse et paniquer) j'ai bien pris mon temps et j'ai fais la manip comme à mon habitude. "Non mais! T'es bien gentil mais je suis chez moi et je sais parquer mon vélo, merci. J'ai même pas encore fini de le bouger que tu viens déjà mettre ton nez dans mes affaires. Ce matin quand t'as vu mon vélo t'as vu qu'il dépassait d'un centimètre? Non, alors crée toi une vie et va faire ta Leçon de Conduite dans la Société Japonaise ailleurs!". Bien sûr tout ça dans ma tête -_-

Si je le revois demain et qu'il vient encore me saouler alors qu'il n'y a pas de raison (c'est surtout ça qui m'agace) il va m'entendre.