http://www.lefigaro.fr/international/2011/04/18/01003-20110418ARTFIG00648-voyage-au-c339ur-de-la-zone-contaminee-de-fukushima.php

Le village détruit d'Hisanohama, à 31 km de la centrale.
Le village détruit d'Hisanohama, à 31 km de la centrale. Crédits photo : Alissa Descotes-Toyosaki pour le Figaro

REPORTAGE - Notre envoyé spécial s'est rendu dans le périmètre d'exclusion de vingt kilomètres qui entoure la centrale nucléaire japonaise.

Une poupée démembrée et un chien Golden Retriever montent la garde de ce qui reste du village de Tomioka. Lorsque le chien aperçoit un homme, il s'approche en haletant. Il voudrait un peu d'affection, lécher la main du visiteur, mais il perçoit la gêne ressentie à son approche et il s'éloigne, penaud. Plus personne ne veut le caresser depuis l'accident de la centrale nucléaire Daiichi, 5 kilomètres plus loin, qui a rendu la région inhabitable. Ce Golden forme, avec un chat coincé dans une maison qui miaule sans fin, le dernier couple qui habite Tomioka.

Je ne suis pas très sensible par rapport aux animaux de manière général mais en voyant une vidéo hier faite par d'autres journalistes qui sont allés dans la zone ça m'a fait mal au coeur de voir tous ces animaux livrés à eux mêmes. Ils ont toujours été domestiqués, sans nourriture ils ne vont pas faire long feu. Une agonie lente et triste. Beaucoup de gens vont d'ailleurs dans la zone interdite avec l'espoire de retrouver leur animal. 

Voir la vidéo ici:

http://tokyomonamour.unblog.fr/2011/04/09

 

Le village est un tas de ruines de plus, banal dans cette région proche de l'épicentre du séisme du 11 mars. Sa gare élégante, qui longe le bord de mer, laisse imaginer la joie qu'eurent les estivants à venir sur ses plages, y goûter ses poissons, jouir de son bon air.

Tomioka est un des principaux villages situés dans la zone d'exclusion de vingt kilomètres que le gouvernement a délimitée autour de la centrale nucléaire Daiichi de Fukushima, un périmètre qui terrorise la planète. Malgré son état critique, qui la rend vulnérable à une nouvelle secousse, la centrale n'émet plus de radiations dans l'air. Mais la pluie et les vents ont éparpillé dans l'atmosphère la radioactivité, et la région reste dangereuse. Une promenade en voiture dans les environs de la centrale laisse apparaître des écarts entre 0,1 et 77 microsieverts par heure. En quatre heures, un individu encaisse 11 microsieverts, soit environ 110 heures de ce qu'il reçoit à Tokyo.

«Un avenir radieux»

L'entrée de la zone des vingt kilomètres est indiquée par un contrôle policier de routine. N'importe qui peut y pénétrer. La loi qui devrait rendre le secteur hors limites n'a toujours pas été adoptée. Le gouvernement incite les habitants à partir, mais laisse libres de rester ceux qui le souhaitent. Une centaine de personnes y vivent encore, la plupart âgées, spéculant qu'elles ne seront plus de ce monde quand les radiations produiront leurs effets. Dans ce paysage sans êtres humains, comme frappé par une bombe à neutrons, deux univers se font face: celui de l'opulence d'hier, léguée par le nucléaire. Et celui du néant d'aujourd'hui, légué par le nucléaire.

L'opérateur de la centrale, Tokyo Electric, a fait pleuvoir sur la région des centaines de milliards de yens de subventions pour faire accepter aux riverains la construction de cet immense complexe atomique. Les infrastructures routières flambant neuf du coin attestent de sa générosité avec éclat. Comme partout dans le monde autour des centrales, l'industrie du bâtiment a fait alliance avec celle de l'atome. L'asphalte est rutilant. Les coteaux sont couverts de béton. Les trottoirs sont plantés de barrières inutiles. On croise une cimenterie tous les cinq kilomètres. À vingt kilomètres de la centrale trône J-Village, un complexe sportif ultramoderne aujourd'hui occupé par les équipes de Tepco. «Le nucléaire, c'est l'énergie d'un avenir radieux (sécurité des familles, ménages en bonne santé)!», proclame une arcade dans le centre-ville de Futaba, un gros bourg à trois kilomètres de la centrale Daiichi, sous le regard ironique d'un chien.

Un agent de police vérifie l'identité des visiteurs à l'entrée de la zone d'exclusion.
Un agent de police vérifie l'identité des visiteurs à l'entrée de la zone d'exclusion. (Crédits photo : Alissa Descotes-Toyosaki pour Le Figaro)

Plus loin, dans les champs, des vaches allongées par terre attendent qu'on veuille bien les nourrir. «Nous n'avions jamais imaginé qu'il y aurait un accident à la centrale. Les procédures de sécurité étaient draconiennes», se souvient Katsuzuki Sato. Ce quinquagénaire a travaillé trois années durant dans Daiichi il y a trente ans, avant de fonder, somme toute logiquement, une entreprise de construction. «Je ne suis pas en colère contre Tepco. Nous savions ce qu'est une centrale. Nous en avons tiré d'énormes avantages économiques», reconnaît-il. Katsuzuki Sato est venu inspecter ce qui reste de sa maison de Minami-Soma, toute proche de la centrale. Sa mère a été emportée par le tsunami. Il arpente les champs dévastés, encore inondés d'eau salée, avec son unique découverte du jour: une tringle à rideaux.

À 31 kilomètres de la centrale, dans ce qui reste du beau village d'Hisanohama, Fumio Arakawa fait ses valises. La zone d'exclusion a été étendue à trente kilomètres il y a quelques jours, et il termine de nettoyer son restaurant de sushis, ouvert il y a trente ans, avant de regagner son refuge avec sa famille. Tepco a dû déverser 11.500 tonnes d'eau contaminée par les réacteurs dans l'océan. Le taux de radioactivité de cette eau est certes dans les limites légales du Japon. Mais le mal est fait. Plus personne n'achètera la pêche de la région. Plus jamais personne ne viendra manger du poisson cru chez Fumio Arakawa. «Quel malheur! se lamente-t-il. Le poisson d'Hisanohama était réputé dans tout le Japon. Pieuvres, poulpes, cardeaux, hoplostètes…» Derrière son restaurant, un train entier est arrêté au milieu de la voie depuis le 11 mars.

Un assureur, seul homme affairé

Le front de mer de la ville a été éventré par le tsunami. Le marché aux poissons, le plus important du coin, est pulvérisé. Seul homme affairé du paysage: l'assureur, impeccable costume de lin blanc sur les épaules, portant beau, qui court d'un sinistré à l'autre pour expliquer aux autochtones leurs droits. «Il y avait des gens assurés pour le tsunami, d'autres pour le séisme. Mais pour les radiations, qui dédommagera?», s'interroge un quidam. «Tout le monde veut revenir. Mais il y a les radiations. Les couples avec enfants ne peuvent pas prendre le risque d'être irradiés», se désole Hiromichi Endo, un pompier de la ville.

«On a trouvé une trentaine de morts. Mais leurs visages ne sont même plus reconnaissables. Il faut faire des analyses à partir de l'ADN tant leurs corps sont parfois abîmés», explique Hiromichi Endo. Derrière lui, au milieu des décombres, un vendeur de prêt-à-porter sort sa marchandise pour l'étaler au soleil, dans l'attente d'un improbable client. «Faut jamais désespérer!», lance-t-il.